Djerba la Douce et le bureaucrate prétentieux

Publié le par Leïla

palmier.jpgAh ! Djerba la Douce aux lagons bleus ombragés de palmiers romantiques ! Djerba drapée dans la courtoisie et... la gentillesse de ses habitants...Seuls résistent une petite poignée d'irréductibles qui gachent le paysage social de l'île, à l'image de l'ensemble de la Tunisie...Qui sont ces irréductibles ??

Ils ont pignon sur rue, ils ont fait des études, ce sont les VIP de la Tunisie. Ils savent parler et écrire le français (à peu près). Ils affichent leurs titres : Ingénieurs, docteurs, avocats...ou bien tout simplement ils grattent le papier derrière un bureau à l'administration ou dans les banques...et à ce titre, lorsqu'ils prennent place chaque matin dans leur fauteuil, il leur prend des vertiges benaliesques ...et gèrent leur empire avec un dédain affiché pour la population . 

Ces bureaucrates prétentieux sont la plaie affichée d'une Tunisie qui cherche ses marques et franchit allégrement toutes les frontières de la logique avec la plus grande mauvaise foi.

"Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas"...nous dit le philosophe. Phrase sage qui résume en un mot ce cancer de  mégalomane qui touche actuellement la plupart de ceux qui se sentent "investis" d'une quelconque responsabilité.

 

Permettez moi de vous conter l'histoire suivante :

 

Valérie, de nationalité française, a monté une société avec son compagnon tunisien. Cela fait trois ans qu'elle a ouvert un compte pour déposer le capital légal de sa Société, à Tataouine, dans l'agence de la banque tunisienne que nous nommerons NAB pour les besoins de l'histoire.

Après deux ans de démarches difficiles et face à l'incompétence des responsables de l'Agence de Tataouine qui ont bloqué le capital et ne parviennent pas (ou ne veulent pas) rendre le capital accessible, Valérie décide de déplacer son compte sur Djerba.

 

moustache.jpg

 

1er round. novembre 2010

Surprise agréable, le chef d'Agence de la NAB de Houmt Souk est un homme éduqué et agréable qui se met en quatre pour résoudre le problème. Un nouveau compte est ouvert, un versement de 100 dnrs est effectué au préalable pour l'ouverture. Un ordre de virement est déposé, et l'argent arrive enfin sur le compte de Djerba après quelques semaines de délibérations avec la direction de la NAB de Tataouine. Valérie a enfin accès à son compte pour pouvoir travailler.

Mais la révolution éclate, puis la guerre en Libye...les possibilités de travailler sont suspendues...

 

2e round. novembre 2011

Valérie se rend à son agence de  Djerba afin de reprendre les rennes de son affaire, et effectuer un retrait...et là, catastrophe, le compte est "bloqué" et vide, lui dit-on au guichet.

Affolement de la française, qui prend rendez-vous avec le chef d'Agence. Malheureusement, son interlocuteur a changé.

Elle fait face à un homme peu loquace, du genre "le sourire c'est en option et avec supplément".

-Bonjour, je viens faire le point avec vous pour comprendre pourquoi mon compte de Société s'est vidé tout seul..." Ceci est dit avec un sourire aimable, afin de ne pas brusquer l'adversaire.

Trois têtes se tournent vers Valérie avec un sourire de commisération... et se penchent ensemble sur l'écran de l'ordinateur pour en extraire un relevé de compte.

On lui tend avec une certaine morgue une feuille indiquant en haut 100 dinars, en bas - 17 dinars.

 

Voilà  dit M. G, c'est tout simple, vous aviez 100 dinars, il y a eu des agios et des frais de compte donc vous êtes en débit et il n'y a jamais eu d'autres sommes sur ce compte...


Valérie sent son coeur s'affoler et reste un instant sans voix. Ainsi, on a bien vidé son compte en douce...Mais où est le capital ?

 

Elle reprend posément son histoire et dit que son capital de société était bien dans ce compte il y a un an.

-Alors il faut une preuve, dit M. G ! Vous me ramenez votre dossier et on fait des recherches. A demain matin. Tenez voici votre relevé, je vous en fais cadeau, normalement c'est payant, pour vous c'est gratuit exceptionnellement...


Valérie enrage et retient une remarque cinglante, mais elle a appris qu'en Tunisie il faut toujours faire preuve de self-contrôle pour mener à bien ses entreprises.

Elle remercie et dit à demain matin. Le responsable soulève une lèvre aimable, découvre une dent et de manière obséquieuse lui répond :

 

"-Nous sommes quand vous voulez à votre disposition" !

 

3e round, le lendemain matin

Valérie arrive à l'agence, ses archives à la main, prouvant l'existence de sa société, son capital et son historique.Et...le chef d'Agence est absent...Au guichet on lui dit :

-Allez voir M. Lotfi, il va vous renseigner.


M. Lotfi habite une cage de verre dans l'intérieur même du hall de banque. C'est un jeune Monsieur très propre sur lui, le visage couleur beurre frais, barré d'une moustache sévère qui n'autorise pas le sourire (à moins de payer peut-être un supplément). Il se tient très droit sur sa chaise, pour montrer qu'il est un MTI (Monsieur Très Important).

Valérie prend place avec son compagnon, face à lui, et lui expose à nouveau calmement son histoire, elle lui donne son document d'archives...et attend les réactions.

M. Lotfi est visiblement très contrarié. Il n'aime pas cette histoire, ou bien il n'aime pas les femmes, ou bien il n'aime pas les français...ou bien les trois à la fois...il étouffe un léger soupir et propulse son bras vers la souris de son ordinateur. L'écran géant affiche un magnifique paysage paradisiaque...quelques secondes s'écoulent...rien ne bouge. M. Lotfi agite encore sa souris, rien ne se passe. La tension monte d'un cran.

Pour se donner une contenance, il pose des questions d'un ton méprisant :

 

-Mais vous n'avez pas pris contact avec l'agence de Tataouine ?

-Excusez-moi, Monsieur, c'est un problème interne, il me semble que c'est à vous de téléphoner à votre succursale ?

-Pas du tout, pas du tout, c'est à vous de le faire...Dit-il, énervé, en attrapant néanmoins le combiné pour appeler Tataouine.

Il s'explique pendant de longues minutes au téléphone, en arabe, puis note un numéro sur un papier et repose brutalement le combiné, content de lui.

-Et voilà, le mystère est élucidé, l'argent est sur un compte à Tataouine, mais ce n'est pas le compte sur lequel vous l'avez déposé. Voilà, ce n'est tout de même pas compliqué...Et ce n'est tout de même pas à moi de faire pour vous l'ordre de virement pour déposer l'argent à Djerba. Et vous voulez que je vous le signe aussi ?


Valérie décide de rester calme, mais l'orage commence à gronder.

-Monsieur, écoutez-moi, j'ai fait ici même l'ordre de virement en présence de votre ancien responsable d'agence, il y a plus d'un an et on m'a assuré que tout était réglé ! Cet ordre de virement existe quelque part, cherchez le, il n'a pas pu disparaître...il ne s'est tout de même pas envolé ??


M. Lotfi se redresse de toute sa hauteur et pointe une moustache agressive vers son interlocutrice, il a viré au fromage blanc !

-Madame, mesurez vos propos ! Vous m'insultez, vous me manquez de respect, je n'accepte pas ! 

Il crie, il postillonne...En  fait il n'a retenu que les deux dernières syllabes de la phrase de Valérie qui lui demande si son ordre de virement ne s'est pas "envolé" ?

 

Et M. Lotfi a entendu le mot "volé" et il est fou de rage. Valérie ne comprend rien à ce qui se passe, la lave déborde d'un coup, elle assène un grand coup de poing sur le bureau. La moustache fait un bond. 

-Baissez d'un ton Monsieur, vous êtes un prestataire de service, et je suis votre cliente. je vous demande de faire votre travail à défaut de me présenter vos excuses, mais je vous interdis de me parler sur ce ton !


La moustache est complétement hérissée, M. Lotfi éructe :

"Vous m'insultez Madame, vous me traitez de voleur ! je n'ai rien volé ! D'abord je ne veux pas vous parler, vous n'êtes même pas la gérante, sortez immédiatement de mon bureau !


Valérie a oublié son self contrôle, elle est debout et lui postillonne à son tour au visage.

-Vous allez entendre parler de moi, je vais m'adresser directement à votre direction de Tunis et leur raconter votre attitude scandaleuse !


Il hurle comme un fou

-Sortez de mon bureau !


Pendant ce temps, les employés de banque et les clients se sont rapprochés de la cage de verre et observent les deux protagonistes comme s'ils suivaient un match de boxe.

Valérie sort de la cage, puis se ravisant, revient vers lui et menaçante lui dit :

-"Je vais m'occuper de vous, vous allez voir ce que vous allez prendre !

M. Lotfi est couvert de sueur, il bégaie, essouflé :

-Et vous...et vous....

-Oui, quoi moi ? Allez y, tout le monde vous écoute !

Effectivement tout le monde écoute, il règne un silence absolu dans la banque somptueusement revêtue de marbre vert et de tadelakt rose. Les spectateurs retiennent leur souffle....

-Et vous...vous...

Il ne sait plus quoi dire. Son visage est décomposé, la moustache en bataille...et gêné de tous les regards posés sur lui, il tente de reconquérir un peu de dignité, il se rassoit et balance dans un dernier défi :

-Madame, on est pas des voleurs dans cette banque !

 

Valérie est repartie à la quête du capital perdu, aventurière en pays illogique, tenace et déterminée. Cet épisode n'est qu'un épisode d'une longue saga tunisienne riche en rebondissements et prolixe en obstacles de toute nature. Après tout, pourquoi ne pas considérer que tout ceci n'est qu'un parcours initiatique comme un autre ? :)

 

Pendant ce temps les irréductibles bureaucrates capricieux, chatouilleux, hystériques, méprisants continueront de sévir dans la plus mauvaise foi possible, face à une population soumise qui n'ose pas élever la voix face à un "costume cravate" derrière un bureau. La vraie révolution serait de les envoyer garder des moutons dans la montagne avec un crouton de pain en poche et un burnous crasseux sur les épaules jusqu'à ce qu'ils arrivent à assimiler le vrai sens de leur travail à savoir se mettre au service de leurs clients ou de la population afin que le pays puisse enfin aller dignement vers l'avenir.

 

chronique de Tunisie

Leïla

 

 

 

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Elisabeth de Hautségur 12/11/2012 09:47

J'ai connu des scènes similaires en Egypte, et à Calcutta. Effectivement, il est de bon aloi de garder son contrôle! A bientôt.Elisabeth.

danae 26/11/2011 13:26

Bonjour Leila, quand on lit ton récit, on en a les bras qui tombent mais en réalité je ne suis pas si étonnée que ça. Comment veulent-ils qu'on fasse prospérer leur pays si on y est reçu si mal par
quelques personnes qui se veulent importantes, heureusement pas toutes. J'espère que pour toi-même tu n'as pas tous ces ennuis. Djerba est un si bel endroit auquel on pense quand on est dans le
froid de l'hiver en france. Amitiés Leila

Leïla 29/11/2011 11:19



Et en plus, cet article n'est qu'un pâle aperçu du parcours inimaginable qu'il faut mener pour finir généralement dans le mur en supportant au passage l'arrogance, la jalousie, les mesquineries,
les menaces parfois. Il faut avoir beaucoup de persévérance, de caractère et ...une grande gueule ! Malheureusement, en Tunisie, être une femme et avoir une grande gueule c'est encore assez mal
vu. Alors endurance, patience, esprit zen...et oui...jusqu'au moment où le volcan déborde face à l'inconcevable et au manque de respect. Il y a M. Lotfi de la banque NAB par exemple, mais aussi
on pourrait parler du garde national qui vous arrache les papiers des mains en braquant une mitraillette sur votre ventre (qu'il vient d'armer pour la circonstance, cela fait plus sérieux n'est
ce pas ?) parce que vous vous promenez à huit heures du soir, au mois de mai, avec deux petits chiens et deux amis sur le port de Hammamet avec lesquels vous devisez tranquillement...L'histoire a
failli très mal tourner car l'adrénaline a ses droits et ne s'est pas privé de déborder en ce qui me concerne...J'ai appris la phrase sympa "Sak el fomek el marra" Ferme ta gueule la femme ! et
je ne suis pas prêt de l'oublier ! Tout cela me renforce dans l'idée qu'être une femme française est un privilège...en France !